La Franche-Comté occupe une place singulière sur la carte thermique de la France. C’est ici, dans le Haut-Doubs, que l’on trouve le village le plus froid du pays. C’est ici aussi que des canicules récentes ont pulvérisé des records vieux de plusieurs décennies. Entre les -36,7 degrés de Mouthe et les 40,3 degrés de Besançon, la région offre une amplitude thermique hors normes qui en dit long sur la diversité de ses climats et de ses reliefs.

Ce panorama des records de température en Franche-Comté est aussi une lecture de l’évolution du climat régional, entre mémoire du froid et avancée inexorable de la chaleur.

Les records de froid : la Franche-Comté, terre de gel

Le froid est inscrit dans l’identité climatique de la Franche-Comté. Les plateaux du Haut-Doubs et du Haut-Jura, perchés entre 800 et 1 200 mètres d’altitude, sont des réservoirs de froid hivernal qui rivalisent avec les stations de montagne alpine.

Mouthe : -36,7 degrés, le record national

Le 13 janvier 1968, la station météorologique de Mouthe a enregistré une température minimale de -36,7 degrés Celsius. Ce chiffre reste à ce jour le record officiel de froid de France métropolitaine, mesuré par une station du réseau Météo-France selon les normes en vigueur.

Ce record s’explique par une conjonction de facteurs exceptionnels. Mouthe est nichée au fond d’une cuvette fermée à 937 mètres d’altitude, dans une zone de tourbières et de prairies humides. En janvier 1968, une puissante vague de froid d’origine sibérienne avait envahi l’Europe de l’Ouest. À Mouthe, le ciel parfaitement dégagé, l’absence totale de vent et la présence d’une couche de neige au sol ont créé les conditions idéales pour un refroidissement radiatif extrême.

L’air froid, plus dense, s’est accumulé par gravité au fond de la cuvette, un phénomène appelé pool d’air froid. La température a chuté tout au long de la nuit pour atteindre son minimum peu avant le lever du soleil.

Les autres sites de froid extrême

Mouthe n’est pas le seul site de froid intense en Franche-Comté. Plusieurs localités du Haut-Doubs et du Haut-Jura partagent des caractéristiques similaires.

Pontarlier (837 m) a enregistré -32,4 degrés lors du même épisode de janvier 1968. La ville, située dans un large bassin entouré de collines, est régulièrement l’une des plus froides de France en hiver. Son record récent le plus marquant est un -25,6 degrés en février 2012.

Les Rousses (1 120 m) et La Brévine, juste de l’autre côté de la frontière suisse, se disputent régulièrement le titre de la nuit la plus froide lors des vagues de froid. Les Rousses a atteint -30,5 degrés en janvier 1985.

Chapelle-des-Bois (1 100 m), dans le massif du Risoux, est une autre cuvette froide remarquable. La combinaison de l’altitude, de la topographie en cuvette et de la forêt de résineux qui limite le brassage de l’air crée des conditions propices à des minimales de -25 à -30 degrés lors des épisodes de froid intense.

Les mécanismes du froid extrême dans le Jura

Le froid record en Franche-Comté est toujours le résultat de la même combinaison de facteurs. D’abord, une advection d’air très froid d’origine continentale ou arctique pose les bases d’une masse d’air à basse température. Ensuite, un ciel clair permet au sol enneigé de rayonner sa chaleur vers l’espace pendant la longue nuit hivernale. L’absence de vent supprime le mélange de l’air et permet la stratification : l’air le plus froid, le plus lourd, reste plaqué au sol.

Enfin, la topographie en cuvette agit comme un entonnoir à froid. L’air refroidi sur les pentes environnantes s’écoule vers le point le plus bas et s’y accumule. Ce phénomène de lac d’air froid peut abaisser la température de 10 à 15 degrés supplémentaires par rapport aux pentes environnantes à la même altitude.

Les records de chaleur : une accélération spectaculaire

Si les records de froid sont anciens et stables, les records de chaleur tombent à un rythme inquiétant depuis le début du XXIe siècle.

La canicule de 2003 : un électrochoc

L’été 2003 a durablement marqué la Franche-Comté. Lors de la canicule d’août, les températures ont atteint des niveaux jamais mesurés dans la région. Besançon a enregistré 38,2 degrés le 12 août 2003, battant l’ancien record qui datait de juillet 1952.

Mais c’est la durée de l’épisode qui a été la plus remarquable. Pendant plus de deux semaines, les maximales ont dépassé 35 degrés dans les vallées du Doubs et de l’Ognon. Les nuits tropicales (minimales supérieures à 20 degrés) se sont succédé, empêchant le refroidissement nocturne. L’impact sanitaire a été sévère, avec une surmortalité significative dans le Doubs et le Jura.

Juillet 2019 : le record absolu

Le 25 juillet 2019, Besançon a atteint 40,3 degrés, pulvérisant le record de 2003 de plus de 2 degrés. Cette journée s’inscrit dans la canicule exceptionnelle de fin juillet 2019, la plus intense jamais enregistrée dans l’est de la France.

Le seuil des 40 degrés, autrefois considéré comme quasiment impossible en Franche-Comté, a été franchi pour la première fois. Lons-le-Saunier a atteint 39,8 degrés, Dole 40,1 degrés et même Pontarlier, à 837 mètres d’altitude, a enregistré 36,2 degrés, un chiffre remarquable pour cette altitude.

La canicule de 2022 : confirmation de la tendance

L’été 2022 a confirmé que les chaleurs extrêmes ne sont plus exceptionnelles en Franche-Comté. Trois vagues de chaleur se sont succédé en juin, juillet et août. Les 35 degrés ont été dépassés à Besançon pendant 15 jours sur la saison estivale, un chiffre qui aurait paru irréaliste il y a trente ans.

La sécheresse qui a accompagné ces canicules a provoqué un assèchement partiel du Doubs dans sa partie amont, un phénomène qui fait écho aux étiages sévères de 2018 et 2020.

L’évolution des températures décennie par décennie

L’analyse des séries climatiques de Météo-France sur les stations franc-comtoises révèle une tendance claire à la hausse des températures, avec une accélération marquée depuis les années 1990.

Les températures moyennes annuelles

À Besançon, la température moyenne annuelle est passée de 10,0 degrés dans les années 1960-1970 à 11,5 degrés dans les années 2010-2020, soit une hausse de 1,5 degré en un demi-siècle. Cette hausse est plus marquée au printemps et en été (+1,8 à 2,0 degrés) qu’en hiver (+1,0 à 1,3 degrés).

Le recul du nombre de jours de gel

Le nombre de jours de gel (température minimale inférieure à 0 degré) a diminué de manière significative sur toutes les stations de la région. À Besançon, on est passé d’environ 80 à 90 jours de gel par an dans les années 1960 à 55 à 70 jours dans les années 2010. À Pontarlier, la baisse est du même ordre, passant de 130 à 140 jours à environ 100 à 120 jours.

L’augmentation des jours de forte chaleur

À l’inverse, le nombre de jours où la température dépasse 30 degrés a nettement augmenté. À Besançon, on comptait en moyenne 10 à 15 jours par an au-dessus de 30 degrés dans les années 1970. Ce chiffre est monté à 20 à 30 jours dans les années 2010-2020, avec des pointes à 40 jours lors des étés caniculaires.

Le seuil des 35 degrés, autrefois franchi une à trois fois par décennie, est désormais atteint deux à cinq fois par an en moyenne.

Comparaison avec les records nationaux

La Franche-Comté se positionne de manière unique dans le panorama thermique français. Son record de froid (-36,7 degrés à Mouthe) est le plus bas de toute la France métropolitaine, devant les -33,0 degrés de Langres (Haute-Marne) en 1985 et les -29,0 degrés mesurés au lac du Bourget en 1956.

En matière de chaleur, les 40,3 degrés de Besançon restent en retrait par rapport au record national de 46,0 degrés atteint à Vérargues (Hérault) le 28 juin 2019. Mais pour une ville située à 250 mètres d’altitude dans l’est de la France, loin de toute influence méditerranéenne, ce chiffre est remarquable et témoigne de l’intensité des canicules récentes sur l’ensemble du territoire.

L’amplitude thermique record de la Franche-Comté, qui dépasse les 75 degrés entre le minimum absolu de Mouthe et le maximum absolu de Besançon, est l’une des plus élevées de France. Seules les zones de montagne des Alpes présentent des écarts comparables, mais sur des territoires beaucoup plus étendus et avec des différences d’altitude bien supérieures.

La lecture climatique des records

Les records de température ne sont pas de simples curiosités statistiques. Ils racontent l’histoire du climat régional et dessinent son évolution.

Le fait que les records de froid datent des années 1960-1980 et n’aient pas été approchés depuis est révélateur. Les grandes vagues de froid continentales, qui apportaient de l’air sibérien sur l’Europe de l’Ouest, sont devenues plus rares et moins intenses. Le vortex polaire, affaibli par le réchauffement arctique, produit des incursions froides plus brèves et moins profondes.

À l’inverse, les records de chaleur tombent régulièrement. Chaque décennie apporte son lot de nouveaux maximums, et les climatologues s’attendent à ce que le seuil des 42 degrés soit franchi en Franche-Comté avant 2050 dans un scénario de réchauffement modéré.

Cette asymétrie entre records de froid stables et records de chaleur en progression constante est la signature même du changement climatique tel qu’il s’exprime en Franche-Comté. Le froid extrême devient un souvenir, la chaleur extrême une réalité de plus en plus fréquente. Entre ces deux pôles, c’est toute la physionomie climatique de la région qui se transforme, avec des conséquences profondes sur l’agriculture, l’urbanisme, la gestion de l’eau et la santé publique.